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07.04.2007
LA MORT DE SAINT-POL-ROUX
C'est dans la nuit du 22 au 23 juin 1940, trois jours après l'occupation par les troupes allemandes de la presqu'île de Crozon, qu'au manoir de Cœcilian, en Camaret-sur-Mer, a eu lieu le drame atroce dont est mort mon père.
A vingt-deux heures trente, un soldat allemand, déjà venu l'après-midi sous prétexte d'achats, frappe à la porte et déclare à notre servante Rose Bruteller qu'il a l'ordre de «contrôler» la maison et qu'elle doit prévenir les maîtres.
La visite faite, le soldat s'installe dans le hall, s'attarde - il est minuit - et tandis que mon père s'efforce de provoquer son départ, je vois l'Allemand me regarder avec insistance et soudain une affreuse parole me fait comprendre, trop tard, hélas ! la raison véritable de sa visite.
Devant mon geste d'horreur, il arme son pistolet automatique ; mon père va sur lui mais j'ai déjà l'arme braquée sur les reins. Il y a courte lutte ; je me jette devant mon père que l'Allemand allait abattre. Celui-ci se retourne vers moi, tire à bout portant ; je tombe sous une terrible douleur à la jambe (elle est déchiquetée par le coup de feu, le tibia a éclaté). Mon père, dans un cri de désespoir et me croyant tuée, cherche à le désarmer ; le soldat tire toujours ; les balles frôlent le visage de mon père qui, dans l'excès de son émotion et de l'effort de la lutte, s'évanouit. Je le croyais mort et il fut certainement laissé à terre pour tel par l'assassin, qui se retourna alors vers notre servante Rose, la tuant de trois balles dans la bouche.
L'Allemand accomplit la seconde partie de son crime. Il revint à moi qui faisais la morte, me donne un violent coup de botte dans la jambe blessée et me traîne au salon. J'essayais de me défendre ; il me tord la jambe et abuse de moi. J'ai été sauvée par mon chien, dont les hurlements menaçants firent peur à l'assassin qui s'enfuit dans la nuit.
J'ai été soignée durant seize mois à l'hôpital de Brest d'abord, puis à la clinique du docteur Pouliguen et, enfin, remise, à l'Hôtel-Dieu à Paris, entre les mains du professeur Mondor. Après quatre interventions chirurgicales, j'ai pu échapper à l'amputation de la jambe.
Le drame avait fait une troisième victime. Mon père venait me voir à l'hôpital de Brest, il me souriait et me confiait qu'il avait entrepris une œuvre pour la grandeur de la France: «Le Soleil est en nous-même», ainsi qu'un poème, «Archangelus», sur la mort de Rose. Mais, sous la volonté de courage, je le sentais cruellement atteint par le drame de juin.
Une nouvelle épreuve allait l'achever. Un soir d'octobre, à Brest, il apprend que le manoir, qui a été pillé, a reçu une nouvelle «visite». Les manuscrits de plusieurs œuvres auxquelles mon père travaillait depuis de nombreuses années ont été ou déchirées ou brûlées. Impossible de les reconstituer : c'est un désastre, et mon père en éprouve un désespoir qui brise sa dernière résistance.
Transporté le 14 octobre 1940 à l'hôpital de Brest où j'étais en traitement, il y est mort le 18 octobre, à 5 heures du matin. Pendant ces trois derniers jours la Mère Saint-Hélier me descendait près de mon père bien-aimé. Le premier jour il me reconnut , me regarda de ses beaux yeux clairs et poussa un long cri : «Ma fille!» Le lendemain, sans parole, il chercha ma main ; la sienne remonta vers mon épaule et me serra fortement. Il faisait aussi le geste d'écrire. Vers le soir, j'assistai, le cœur brisé, aux derniers sacrements. Dans les heures ultimes, il avait les yeux clos, mais, lorsque les infirmiers me penchèrent vers lui pour un dernier baiser, il eut encore un sourire. Je ne devais plus revoir ce père que j'ai tant aimé : j'étais seule, la race maudite avait tué un grand poète. Mon père allait avoir quatre-vingts ans.
Divine Saint-Pol-Roux
01:50 Publié dans Personnalités | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : rose-croix, saint paul roux, le magnifique



