11.08.2007
LE SATANISME ET LA REPUBLIQUE
Pourquoi la République se préoccuperait-t-elle du Diable ?
Après tout, et à défaut de toute matérialisation dûment constatée et avérée, le Diable sous ses différentes appellations ne peut être considéré autrement que comme une croyance, et peu importe si à ce titre, et pour couvrir toute la gamme des sentiments, il est honni, craint, respecté ou vénéré.
Il résulte de ce principe qu'il ne peut être ni homologué ou reconnu par l'État, ni critiqué, condamné ou interdit par la loi républicaine.
Dès lors, comme tout sujet de croyance, le Diable dispose, en vertu de l'application rigoureuse de la loi de 1905 et des principes de laïcité, du droit de cité dans notre pays. Certains percevront comme un paradoxe le fait que la République ait dédiabolisé Satan et ses avatars. C'est pourtant le corollaire inévitable du droit accordé à tout citoyen de croire ou de penser en totale liberté et de pratiquer, éventuellement, le culte de son choix.
La seule limite, comme toujours, sera établie par le possible trouble à l'ordre public et par les atteintes aux lois et règlements, notamment les menaces pesant sur les droits de l'homme, la dignité et l'intégrité physique des adeptes ou des tiers.
Le Diable a connu, dans l'histoire de notre pays, bien des approches différentes, de la crainte obsessionnelle qu'il inspirait au Moyen Âge à la redécouverte de son pouvoir mythique et romantique au XIXe siècle en passant par le culte noir dont il a pu faire l'objet au milieu du XVIIe siècle.
Aujourd'hui les médias modernes ont contribué à en banaliser l'image, qu'il s'agisse du Méphisto du film La grande vadrouille bénissant les parachutistes anglais d'un retentissant : « Que Dieu vous garde », dans les égouts de Paris ou de la conscience dédoublée du chien Milou l'incitant, dans l'album Tintin au Tibet, à céder à la gourmandise au lieu de remplir son devoir de messager.
Le bon petit Diable de la comtesse de Ségur est aussi passé par là et le démon peut aujourd'hui faire rire.
Mais ces démons d'opérette ne doivent pas faire oublier que deux cents ans après le Siècle des Lumières, l'attrait des forces des ténèbres demeure bien réel pour certains penseurs et pour des adeptes, en nombre croissant depuis quelques années. Cette mode satanique s'accompagne d'un cortège d'exactions, de profanations de cimetières ou de lieux de cultes, de suicides, bref, de passages à l'acte qui, même s'ils ne sont pas très nombreux, restent extrêmement graves. Commis dans le cadre de croyances ou simplement dans un environnement sataniste plus ou moins virtuel, ces crimes et délits ou ces actes désespérés choquent profondément les familles et jettent le trouble dans l'opinion publique.
C'est la raison pour laquelle l'État ne peut se conduire en observateur neutre.
Les mineurs entraînés aux extrêmes de la spirale de la provocation morbide n'en ont pas trouvé le chemin sans aides ni conseils. Ils ont le plus souvent été victimes de leaders qui exerçaient sur eux une emprise intolérable. C'est quand satanisme rime avec dérives sectaires que les services de l'État doivent apporter aux familles, aux éducateurs et aux associations des réponses aux questions qu'ils se posent.
L'ambition du présent ouvrage est de fournir à tous ceux que le sujet préoccupe, un éclairage objectif, inquiétant sans doute mais nullement alarmiste, sur un phénomène qui peut dépasser, par ses proportions et ses conséquences, celui de la simple révolte de l'adolescence.
Jean-Michel Roulet,
préfet, président de la Miviludes
http://www.miviludes.gouv.fr/
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08.01.2007
LA THEORIE DES SEPT ARTS
"La théorie des sept arts, telle que, pour la première fois, je pus l'exposer au Quartier Latin, il y a trois ans, a gagné le terrain de toutes les logiques et se répand dans le monde entier. Dans la confusion totale des genres et des idées, elle a apporté une précision de source retrouvée. Je ne m'enorgueillis pas de cette découverte, toute théorie comportant la découverte du principe qui la régit. J'en constate le rayonnement; ainsi que, en l'affirmant, j'en constatais la nécessité.
Si les innombrables et néfastes boutiquiers du cinéma ont cru s'approprier le mot «Septième Art», qui rehaussait immédiatement le sens de leur industrie et de leur commerce, ils n'ont pas accepté la responsabilité imposée par le mot : Art. Leur industrie est la même, plus ou moins bien organisée au point de vue technique; leur commerce est tour à tour florissant ou médiocre, selon la hausse et la baisse de l'émot ivité universelle. Leur «art», sauf en certains cas où l'écraniste sait vouloir, et imposer sa volonté, demeure un peu partout celui qui animait Xavier de Montép in et autres [Pierre] Decourcelles. Mais cet art de totale synthèse qu'est le Cinéma, ce nouveau-né fabuleux de la Machine et du Sentiment, commence à cesser ses vagissements, entrant dans son enfance. Son adolescence viendra, bientôt, happer son intelligence et multiplier ses rêves; nous demandons à hâter son épanouissement, à précipiter l'avènement de sa jeunesse. Nous avons besoin du Cinéma pour créer L'art total vers lequel tous les autres, depuis toujours, ont tendu.
Et voilà où il me faut une fois de plus expliquer, rapidement, la théorie que les milieux avertis étudient sous le nom de «Théorie des sept arts». La source retrouvée nous la révèle dans sa limpidité. Nous y voyons que deux arts, en réalité, ont surgi du cerveau humain pour lui permettre de fixer tout le fugitif de la vie, luttant ainsi contre la mort des aspects et des formes et enrichissant de l'expérience esthétique les suites des générations. Il s'est agi, à l'aube de l'humanité, de parfaire la vie en l'élevant hors des réalités éphémères, en affirmant l'éternité des choses dont les hommes s'émouvaient. On voulait créer des foyers d'émotion capables de répandre s ur toutes les générations ce qu'un philosophe italien appela «l'oubli esthétique», c'est-à-dire la jouissance d'une vie supérieure à la vie, d'une personnalité multiple que chacun peut se donner en dehors et au-dessus de sa propre personnalité.
Dans ma Psychologie musicale des Civilisations (L'Homme, Psychologie musicale des Civilisations, E. Sansot, Paris, 1908), je remarquai déjà que l'Architecture et la Musique avaient immédiatement formulé ce besoin inexorable de l'homme primitif, qui cherchait à «arrêter» pour lui toutes les puissances plastiques et rythmiques de son existence sentimentale. En fabriquant sa première cabane, et en dansant sa première danse avec le simple accompagnement de la voix que cadençaient les frappements des pieds sur le sol, il avait trouvé l'Architecture et la Musique. Ensuite , il embellit la première avec les figurations des êtres et des choses dont il voulait perpétuer le souvenir, en même temps qu'il ajoutait à la Danse l'expression articulée de ses sentiments : la parole. De la sorte, il avait inventé la Sculpture, la Peinture et la Poésie; il avait précisé son rêve de perpétuité dans l'espace et dans le temps. L'Angle esthétique se posa dès lors devant son esprit.
Je fais tout de suite remarquer que si l'Architecture, née du besoin tout matériel de l'abri, s'affirma très individualisée avant ses complémentaires, la Sculpture et la Peinture, la Musique, de son côté, a suivi le long des siècles le processus exactement inverse. Née d'un besoin tout spirituel d'élévation et d'oubli supérieur, la Musique est vraiment l'intuition et l'organisation des rythmes qui régissent toute la nature. Mais elle s'est manifestée d'abord dans ses complémentaires, la Danse et la Poésie, pour aboutir après des milliers d'années à sa libération individuelle, à la Musique hors la danse et le chant, à la Symphonie. Comme entité déterminante de toute l'orchestique du lyrisme, elle existait avant de devenir ce que nous appelons la Musique pure, devançant la Danse et la Poésie.Ainsi que toutes les formes sont dans l'Espace avant toute Architecture, tous les rythmes ne sont-ils pas dans le Temps avant toute Musique?
Aujourd'hui, le «cercle en mouvement» de l'esthétique se clôt enfin triomphalement sur cette fusion totale des arts dite : Cinématographe. Si nous prenons l'ellipse comme l'image géométrique parfaite de la vie, c'est-à-dire du mouvement - du mouvement de notre sphère écrasée aux pôles -, et si nous la projetons sur le plan horizontal du papier, l'art, tout l'art apparaît ainsi :
Des centaines de siècles humains ont jeté dans cette ellipse en mouvement leur plus haute aspiration commune, dressée toujours sur le tumulte des siècles et les bouleversements de l'âme individuelle. Tous les hommes, sous n'importe quel climat historique, ou géographique, ou ethnique, ou éthique, ont trouvé leur plus profonde jouissance, qui consiste tout simplement dans le plus intense «oubli de soi- même», en enroulant autour d'eux les spirales tenaces de l'oubli esthétique. Ce sublime oubli, on le reconnaît dans le geste du pâtre, blanc ou nègre ou jaune, sculptant une branche d'arbre dans la désolation de sa solitude. Mais, pendant tous les siècles jusqu'au nôtre, chez tous les peuples de la terre, les deux Arts, avec leurs quatre complémentaires, sont demeurés identiques. Ce que les phalanges internationales des pédants ont cru pouvoir appeler : l'évolution des Arts, n'est que logomachie.
Notre temps est incomparable de vigueur intérieure et extérieure, de création nouvelle du monde intérieur et extérieur, d'engendrement de puissances jusqu'à nous insoupçonnables : intérieures et extérieures, physiques et religieuses.
Et notre temps a synthétisé, d'un élan divin, les multiples expériences de l'homme. Et nous avons fait tous les totaux de la vie pratique et de la vie sentimentale. Nous avons marié la Science et l'Art, je veux dire les trouvailles, et non les données de la Science, et l'idéal de l'Art, les appliquant l'une à l'autre pour capter et fixer les rythmes de la lumière. C'est le Cinéma.
L'Art Septième concilie ainsi tous les autres. Tableaux en mouvement. Art Plastique se développant selon les normes de l'Art Rythmique.
Voici sa place (C) dans la prodigieuse joie que l'instinct de sa perpétuité vient d'accorder à l'homme moderne. Les formes et les rythmes, ce qu'on nomme la Vie, jaillissent des tours de manivelle d'un appareil de projection.
Nous vivons la première heure de la nouvelle Danse des Muses autour de la jeunesse d'Apollon. LA RONDE DES LUMIÈRES ET DES SONS AUTOUR D'UN INCOMPARABLE FOYER : NOTRE ÂME MODERNE."
Riciotto CANUDO
[La Gazette des sept arts, n°2, 25 janvier. 1923, p.2.]
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