02.05.2008

LE COMMANDANT LEVET

Franc-Maçon du Grand Orient de France, Martiniste, ami de Charles Barlet, en relation avec Papus, le Commandant du Génie François Levet a été aussi un correspondant assidu de Grasset d’Orcet.
Le catalogue de 1939 de la Librairie Dorbon-Ainé  (19, Bd Haussmann, disparue vers 1980) décrit le recueil de cette correspondance : 2240 pages manuscrites, 400 lettres sur la période 1889 à 1899.

[1327 D'ORCET. Correspondance adressée au commandant du génie Levet, manuscrit in-f° de 2.240 pages, en feuilles, dans 6 cartons. (446)
C'est la copie soigneusement faite par le commandant du génie Levet de 400 lettres à lui adressées  par un collaborateur de la Revue Britannique , G. d'Orcet, du 16 novembre 1889 au 27 décembre 1899 — Ce manuscrit dans lequel il est surtout question de linguistique et de traduction cabalistique des noms, est demeuré inédit — Il contient de précieux renseignements sur Papus, Eliphas Levi, Oswald Wirth, le sâr Péladan, le Dr. Bataille, Huysmans, Taxil, Spedalieri, Pike, Adriano Lemmi, Crispi, Martinez de Pasqualis, St-Martin, Drumont, Mme Guyon, Molina, Weisshaupt, Jacques Molay, sur la  franc-maçonnerie et ses différents grades et autres sociétés secrètes (Fendeurs, Charbonniers, Pilpoul ou maçonnerie juive, élus Cohens, Ordre de Croix ouvrée ou charing Cross, Noachite, Ku-klux-klan, Carbonari de Mazzini, Adelphes, odd-fellows, Vaudois, Ordre de la Colombe, lucifériens, sin hhoëi, chevaliers du travail, le palladium), les ordres religieux   (carmes,  Cordeliers, dominicains, Oratoriens), l'archiduc Rodolphe, le Masque de fer, sur Marie Antoinette, le comte de Fersen, la princesse de lamballe, lady Hamilton, la Dubarry, la duchesse d'Uzès, willette, Jules Ferry, Clemenceau, pie ix, la famille buonaparte , l'impératrice Joséphine, Giolitti, Carnot, Gambetta, le général Boulanger, Zola, Reinach, Dreyfus, Murger, les principaux journaux de l'époque. Il y est aussi maintes et maintes fois question de louis XVII. De celui-ci, voici, en résumé, ce qu'en pense d'Orcet : sauvé grâce au comte de Tilly et à la sœur de Robespierre, il fut élevé à  York (Canada) ; en 1804, il revint en Europe pour tâcher de faire rendre gorge au comte d'Artois ; après avoir quitté sa femme morganatique, la princesse de Rochefort, au lendemain de l'arrestation de son mari, le duc d'enghien, [Ici, la phrase est probablement incomplète. Note de l'auteur] Il entra dans l'armée prussienne sous le nom de homeless avec le grade d'alferez et il fut assassiné par ordre de son oncle à Haggen — d'Orcet étudie également divers ouvrages tel que le songe de Poliphile, Figures de Rabelals, les Emblèmes héroïques de Paradin, la Prognosticatio de Paracelse, les emblèmes de Symeoni, l'Ordre des francs-maçons trahi et Le secret des Mopses révélé, le diable au XXe siècle, Les jésuites chassés de la maçonnerie et leur poignard brisé par les maçons, ouvrages qu'il interprète au point de vue cabalistique  — une des curiosités c'est qu'il traduit de la même façon les dessins des journaux satiriques et illustrés de l'époque : le Don Quichotte, le Gil Blas,  le Courrier français et le Chat noir qui étaient « sous la direction occulte de Louis Legrand et de Caran d'Ache dont les planches sont exclusivement grimoriées » le Curare, le Soleil illustré, le Caton rusky et explique les événements politiques de l'époque, les monnaies anciennes, les faïences patriotiques, les armoiries des Fouquet, Rothschild, Lusignan, Paléologue, tanneguy du Chatel, luillier de Champagne, Polignac, Hohenzollern, de la famille de Savoie et de Jeanne d'Arc —  nous ne possédons sur l'auteur d'autres renseignements que ceux qu'il a bien voulu nous fournir dans sa correspondance de laquelle il résulte que du côté maternel, il était allié aux Sampigny de Scoraille et à barthélemy d'Orcet, capitaine aux dragons d'Orléans, puis  ami intime de Mme du Barry « qui ne put en faire un colonel parce qu'il était de  noblesse non titrée mais le fit nommer receveur des tailles » — d'Orcet parle aussi à diverses reprises du baron de Billing, dont il était l'ami, et du baron Cerfbeer de Medelsheïm à qui marie Thérèse de Saxe confia le soin de lui faire des enfants, son mari, le Dauphin fils de Louis XV, étant "hongre". Selon le catalogue Dorbon, réédité sous le titre Bibliotheca Esoterica par C. Coulet & A. Faure, 1, rue Dauphine, Paris VIe, 1988]

Cette correspondance a aujourd’hui disparu, certainement acquise par une bibliothèque, un musée, une association ou un amateur éclairé. Des éléments auraient pu être détenus par la bibliothèque municipale de Cusset, dépositaire potentielle du « fonds Grasset d'Orcet » constitué par l’archiviste municipale. Las ! Cette bibliothèque a été totalement ruinée par incendie en 1990. En juin 1996, le dépositaire du legs Grasset a été cambriolé à Paris.

Levet fut Franc-Maçon du Grand Orient de France et « Supérieur Inconnu » Martiniste, (lettre à Papus du 30 mai 1897, copie en ma possession), lecteur assidu de la revue « L’Initiation ».
Comme Grasset d’Orcet, le Commandant Levet s’intéressa aux médailles (cf lettres adressées aux conservateurs du Cabinet des médailles (demande d'accès) par Levet, capitaine du Génie, Grenoble, 19 mai 1877, 9 juin et 21 septembre. Médailles arabes et juives[1].).
Il n’était pas non plus sans avoir lu attentivement Saint-Yves d’Alveydre, à en croire les références qu’il fait dans la lettre précitée aux initiations ioniennes et doriennes étudiées par Saint-Yves dans sa « Mission des Juifs ».

Eléments biographiques relatifs à F. Levet (Source : G. Dubois)
« Naissance le 5 juin 1850 à Annecy (Haute-Savoie) de Levet François, Joseph, Aimé, Eugène. Fils de Antoine-Aimé Levet et de Caroline-Albertine Chauvin, directeur de la succursale de la Banque de France à Annecy. Études au lycée impérial Saint-Louis à Paris. Affecté au Génie à sa sortie de l'École Polytechnique en 1870. En 1877, il est capitaine au 4e régiment du génie à Grenoble. Le 4 juin 1878, à Langogne (Lozère), a lieu le mariage de François Levet avec Marie-Berthe, Isabelle, Félicite Mialhet de Bessettes, vingt-trois ans. En 1897, il est chef du génie à Constantine en Algérie. Ensuite, chef du Génie à Nice, où il prend sa retraite le 26 octobre 1904. Il demande que sa pension lui soit versée à Paris, 19, boulevard Morland (4°). Il décède le 27 septembre 1913 à Bergerac, en Dordogne, à 63 ans. » Officier de la Légion d'Honneur.



[1] http://www.archivesmonetaires.org/apam/inventaires/bn/amc...

18.03.2007

POPELIN (Claudius – Marcel)

medium_Popelin_Claudius.jpgPOPELIN (Claudius – Marcel)

Peintre, sculpteur, émailleur, érudit et poête français, né et mort à Paris (1825 – 1892). Elève de Picot et d’Ary Scheffer, il peignit de 1853 à 1861 de grandes toiles comme Dante lisant ses poésies à Giotto, Robert Estienne au milieu de savants qui l’aident dans ses travaux, puis abandonna la peinture pour se dévouer à la renaissance de l’émail des peintres dont il a donné toute une série qui rivalise avec ceux des vieux maîtres, et notamment vingt-quatre portraits de contemporains : le Prince Napoléon, le Prince Louis-Napoléon, le Comte Benedetti, le Baron Larrey, Emile Ollivier, Renan, Alexandre Dumas fils, Coppée, le maréchal Canrobert, Emile Augier, Guy de Maupassant, Victor Duruy, etc…

Popelin a écrit L’Email des Peintres (1866), L’Art de l’Email (1868), les Vieux Arts du Feu (1869 et 1878), Histoire d’avant-hier (1886), Le Livre de Sonnets (1888). Il a donné plusieurs traductions de l’italien.

Il traduit de l’italien et fait paraître Le Songe de Poliphile ou Hypnerotomachie de frère Francesco Colonna (Paris, 1884, in-8°, 2 vol., avec la reproduction réduite des bois de l'édition parisienne de 1554), remarquée par le publiciste Claude Grasset d’Orcet dans deux articles de La Revue Britannique.

L’œuvre originale est intitulée Hypnerotomachia Poliphili ; elle a été publiée à Venise, chez Alde l’Ancien, en 1499 (cf. Hypnerotomachia Poliphili, edizione critica e commento, a cura di G.Pozzi e L.Ciapponi, Padoue, Antenore, 1964 [2 vol.], rééd. 1980 ; trad. française de C. Popelin, Lisieux-Paris, 1883, réed. Slatkine, Genève, 1981). En 1546, J. Martin a donné une adaptation en français intitulée Discours du Songe de Poliphile déduisant comme amour le combat à l’occasion de Polia (Paris, J. Kerver) ; c’est cette élégante version illustrée de magnifiques gravures d’après l’original italien qui a assuré le succès de l’œuvre, dont la première édition n’avait pas fait grand bruit. Elle a été rééditée par Payot, Paris, 1926 et pour le Club des libraires de France, Paris, 1963. Cette dernière édition (avec une remarquable introduction d’A.-M. Schmidt) qui reproduit en fac-similé réduit le texte et les images de 1546 est la seule qui respecte le rythme de lecture de ce chef-d’œuvre typographique. G. Polizzi a publié une transcription modernisée donc particulièrement accessible du texte de J. Martin, avec une bibliographie (Paris, Imprimerie nationale, 1994).
Popelin n’était pas tenu en grande estime par les frères Goncourt, qui le qualifiaient d’ « émailleur-poète ». Un anonyme (l’un des frères Goncourt, peut-être, a pu écrire de lui : « Popelin n'était pas un poète nul ; il était simplement médiocre. » Et aussi : « Popelin faisait du Gautier : Gautier n'avait pas l'idée de faire du Popelin. » L’ « émailleur-poète » avait séduit la princesse Mathilde Bonaparte, princesse Demidof (1820-1904), fille de Jérôme Bonaparte, nièce de Napoléon Premier et cousine germaine de Napoléon III. Il succédait, en tant qu’amant de la princesse Mathilde, au comte-sculpteur Alfred-Émilien Nieuwerkerke. En 1870 il s'enfuit avec elle à l'étranger. Cela déplut aux frères Goncourt qui  dans leur journal du 5 janvier 1870 déplorèrent méchamment le départ « de cet homme sans talent, de cet émailleur, de cet homme au physique de travers , à tête de traître, d'un mauvais ouvrier du XVIème siècle ».

Toutefois après la mort de son frère, Edmond devint presque un ami de Popelin qui le regretta à sa mort.

 

19.02.2007

ELIE-CHARLES FLAMAND

DANS LE VERGER DE LA SALAMANDRE

Marc KOBER
(Cet article a paru dans la revue LA SŒUR DE L’ANGE N°3, éditions A CONTRARIO).

           Elie-Charles Flamand ! Voici un nom qui n’aurait pas dû passer inaperçu, d’autant plus que Charles Flamand (né le 25 décembre 1928) devenait frère en écriture d’un prophète sensible, à qui Dieu en personne sut manifester sa présence par le murmure du vent. Comme il le rappelle lui-même, le nom d’Elie «exprime le feu divin et l’illumination qu’il confère » [1] . Son nom d’écrivain inclut le feu secret. qui surgit en flammes visibles. Son signe astral le prédispose, en bon natif du Capricorne, à de secrètes et profondes études, creusant seul l’intérieur du minerai. Le jour même de sa naissance, la célébration de l’enfant divin, sauveur de l’humanité, ne laisse pas d’être troublante non plus, pour un être soucieux de ne jamais abdiquer devant l’innommable, habité par une certaine innocence qui le rendait, de son propre aveu, rétif à une prédilection pour le noir et pour le « mal » qui trouvait place dans le groupe surréaliste. Tout au contraire, il semble être resté sensible au symbolisme de l’Etoile qui guide les Rois terrestres, et comme nimbé dans la lumière d’une miraculeuse naissance.
           Ce que nous savons d’un tel être d’exception est peu de choses au regard de l’oeuvre poé-tique, et c’est bien celle-là que nous avons rencontrée en sa personne, quinze ans plus tôt, par le hasard électif d’une fontaine ensoleillée au mois de juin 1990, Place Saint-Sulpice. Entre les bara-ques peintes en vert et investies par les éditeurs de poésie, non loin du Soleil des Loups de Jean Chatard et des Editions du Soleil Natal, se trouvait Elie-Charles Flamand, qui me fut présenté par Jacques Simonomis. Je ne voudrais pas alarmer sa modestie native, ni extrapoler la réalité du sou-venir, mais voici l’un des rares endroits où il m’a été donné de rencontrer le poète à l’air libre. En dehors d’une fugitive apparition dans quelque galerie du VIe arrondissement, en compagnie d’Obéline, qui l’accompagne si bien de ses volutes géométriques, et qui pratique la peinture et le dessin comme un art du perfectionnement intérieur, exactement comme Elie-Charles pratique la poésie, cet endroit merveilleux est bien à l’origine de nos rencontres.
           Sa présence là avait pour moi quelque chose de miraculeux qui tenait à la manière digne dont il se tenait dans le flot d’une agitation vulgaire, bloc erratique, monolithe chu comme d’une autre planète et d’un autre temps. Cette impression tenait sans doute à une politesse courtoise qui abolissait les époques, tenait la main à Gérard de Nerval et à Villiers de l’Isle-Adam, et ramenait plus près de nous aux années où André Breton arpentait avec ses fidèles un Paris qui semblait être devenu la chasse gardée de leurs évolutions rêveuses.
           Encore récemment, je le rencontrais devant les Editions du Nouvel Athanor de Jean-Luc Maxence, porté par le flot puissant des badauds, non sans quelque pincement de cœur devant sa silhouette reconnaissable entre toutes. Sa voix douce disait la gentillesse d’un accueil qui ne s’est jamais démenti, et j’admirais le naturel avec lequel il savait porter les pierres, non pour le plaisir d’un vain ornement, mais pour la connaissance qu’il avait de leurs propriétés curatives et talisma-niques, et aussi pour le symbolisme de leurs formes posées à plat en pendentif autour de son cou, ou montées en broche, brillant aussi d’un feu secret sur ses doigts. Sa pâleur aussi me disait com-bien cet être était fragile, et sa vie m’est devenue insensiblement précieuse, au fil des rencontres qui eurent pour cadre ses domiciles successifs de la rue de Châtillon, puis de la rue des Annelets. Son premier logement était situé non loin de celui de Pierre-Jean Jouve, sans pour autant rendre les contacts plus aisés. La rue était, en retrait de grands axes routiers, comme un miracle de si-lence. Le second le place d’emblée dans un cadre de recueillement spirituel, en surplomb de la ville, puisque la rue de Palestine se jette dans la rue des Solitaires, laquelle donne enfin accès aux Annelets :

Nous ne forgerons plus que de fluides anneaux de joie  [2]

                                                        (Sur une statue oscillante de Takis)

           La géographie du Paris des surréalistes, si essentielle pour comprendre l’œuvre du premier Aragon, celle de Robert Desnos, ou celle d’André Breton, importe moins ici que sa coïncidence avec des strates plus anciennes, parfois éventrées, comme la boutique de Nicolas Flamel, mais parfois encore presque intactes, comme la Tour Saint Jacques, qui dresse encore sa masse d’évidence alchimique au-dessus de territoires urbains trépidants où se négocie la chair, la culture moderne et les mille et un accessoires inutiles de la mode [3]. Aux environs de l’Hôtel de Ville,  du quartier de l’église Saint-Merri, certainement, et encore sur le boulevard Saint-Michel, avec ses milliers de livres vendus à l’encan, faute d’être un flâneur accompli, il ne m’a pas été donné de le rencontrer, sinon sur le mode de la rêverie. Avant le changement considérable de la forme d’une ville comme Paris, ce type de rencontre était encore opératoire, et presque le seul valable. C’est ainsi que les Puces de Clignancourt pouvaient réunir, dans une commune passion pour l’objet singulier, des esprits singuliers comme ceux de Breton, Mandiargues ou Flamand. C’était une manière informelle de pouvoir discuter en mouvement.
           L’Immuable et l’Envol [4] s’ouvre en frontispice sur la photographie de l’un de ces anciens mascarons du Pont-Neuf scellés dans le muret de soutènement qui ceinture le square du Vert Galant. Cette photographie de l’auteur curieux du Paris secret donne la clé du titre de ce recueil. C’est un bon exemple de l’imprégnation de l’esprit du poète par l’archéologie spirituelle de l’ancienne capitale.
           Dans le second numéro de la revue Le Surréalisme, même, c’est du nom de Charles Fla-mand qu’il signe un bref article sur « l’énigme des plombs de Seine ».Nous sommes en 1957, et le groupe surréaliste est pleinement ouvert à toutes les aventures de l’esprit, accueillant ici en outre Jean Markale, et une grande curiosité pour le passé de la civilisation occidentale s’y manifeste.
            Pour autant, Elie-Charles Flamand n’était pas un parisien au même titre que ses illustres pairs surréalistes. D’origine lyonnaise, il monta à Paris en 1950 non sans quelques allers-retours, et y transféra son existence. Il entre alors dans une vie de bohème décrite non sans humour dans son avant-dernier ouvrage, Les Méandres du sens [5] . Il a vingt-deux ans, et signe, trois ans plus tard, un ensemble de poèmes remarquables à plusieurs égards, intitulés « A un oiseau de houille perché sur la plus haute branche du feu ». Ces poèmes, au-delà de leur dimension proprement spirituelle, nous renseignent précieusement sur l’état d’esprit d’un jeune poète qui vient de ren-contrer André Breton après avoir connu de toutes autres expériences.
            Parmi celles-ci, l’étude des minéraux, et d’une manière générale, un grand attrait pour les sciences naturelles, vient nourrir l’émergence d’une préoccupation autre, proprement artistique, et poétique. L’étude des pierres et des fossiles conduit sans doute à un souci de précision dans l’expression, et le regard posé sur les objets du monde matériel est tout autre que celui de la plu-part des poètes. Pour lui, la poésie ne sera certainement pas un divertissement, mais bien la continuation de ses premières recherches scientifiques par d’autres moyens, dans le souci d’une plus grande connaissance [6] . Ainsi, lorsqu’il évoque le souvenir d’une visite capitale effectuée au musée de Montbrison, et la collection de Jean-Baptiste d’Allard, c’est pour constater aussitôt que cette Wunderkammer, loin d’être un simple musée de sciences naturelles, était « un point d’appui permettant d’atteindre le sacré épars dans l’univers », et qu’en outre, cette collection laissait « une place importante à l’insolite, au mystère, à l’exceptionnel, à l’imaginaire » [7] . Accroître l’acuité de sa perception de l’univers, tel semble être le voeu souvent manifesté dans son oeuvre. Suivant la théorie médiévale d’une corrélation entre microcosme et macrocosme, le souci général de percer à jour une partie du mystère de l’univers rejoint celui d’une meilleure connaissance de soi. Exté-rieur et intérieur se rejoignent  dans le meilleur des cas, suivant une coïncidence des opposés. Et le lieu de cette coïncidence ne pouvait être que la poésie.
           Pourtant, la visite inaugurale au Château de la Bastie d’Urfé, dont les étapes rythment les premières pages des Méandres du sens, indique clairement la nature du seuil, qui est alchimique.
            Ces deux termes, poésie et alchimie, ont souvent été croisés par les lecteurs d’Elie-Charles Flamand. Sans entrer dans les nuances de cette question, nous pouvons retenir l’idée d’une quête complémentaire, et parfois souvent d’une coïncidence dans l’esprit, qui est celui de la quête, de l’élévation et de la transformation intérieure. Au fond, n’est-ce pas à cette aune que l’auteur me-sure ses relations avec le monde ? Les relations entretenues par la poésie et l’alchimie n’ont rien de normatif, ou de didactique. Hermès guide vers la poésie hermétique, et la rencontre avec les surréalistes dans les années 50 correspond à celle de René Alleau, Eugène Canseliet ou Robert Amadou. Dans les deux cas, le constat est le même : seule une infime partie du réel est perçue et exprimée par les arts. C’est toute la distance qui sépare la Spagyrie (ou ancêtre de la chimie mo-derne) de l’alchimie, dans les mauvais conseils de Maître Anseaulme à Nicolas Flamel [8] . Fina-lement, les surréalistes visaient à élargir la perception du réel, par tous les moyens, y compris les moyens traditionnels. Un socle, une base manquait à l’appel, et la vie humaine paraissait singuliè-rement appauvrie dans la plénitude de ses vocations. Il s’agissait dès lors de signaler les fugitives résurgences du vrai. D’où ce moment capital du surréalisme, et qui a duré quelques décennies tout de même, où une lecture ésotérique du monde était à l’honneur.
           A cet égard, Elie-Charles Flamand arrivait à point nommé, et dans l’histoire du surréa-lisme, et dans l’accomplissement de sa propre trajectoire. Le domaine alchimique fut pour l’auteur ce qu’il fut au dramaturge et poète irlandais, W.B. Yeats : un accompagnement quotidien. Il ne nous appartient pas de juger du résultat tangible d’une quête psychique par la voie des mots et des signes. Il ne s’agit pas de comparer Elie-Charles Flamand et Nicolas Flamel , Obéline et Pernelle. Pourtant, une certaine parenté existe entre alchimistes et lecteurs de livres alchimiques. Et d’ailleurs, ne faut-il pas comprendre la transmutation du plomb en or comme le perfection-nement des facultés de son esprit et de son âme ? Naturellement, le poète nous indique quelques représentations symboliques de sa quête alchimique. Le réel est profondément réélaboré, comme il est aisé de le comprendre lorsque parfois le référent réel de tel ou tel poème est mentionné par une date ou par un lieu. Le surréalisme lui rappelle en outre la gravité de l’opération poétique, dont il ne faut pas démériter par un abus d’ornementation ou de frivolité. Pratiquée avec scrupu-les, la poésie peut devenir au contraire un moyen de libération. Plusieurs types de relation entre poésie et alchimie ont pu être répertoriés [9] , mais aucun ne correspond vraiment à la pratique personnelle de notre auteur. En aucune manière la poésie ne saurait être la servante de l’alchimie. Plutôt, la poésie procède de la même manière que l’alchimie : elle permet la transformation de l’être, suivant une voie solitaire et hiérophanique.
           Percevoir la poésie comme un emportement spirituel ne fut sans doute pas une attitude complètement en phase avec les fréquents raidissements du groupe surréaliste sur des positions athées, d’une violence à la mesure du danger croissant d’assimilation à diverses doctrines religieu-ses. En dehors de cet écart croissant entre l’orthodoxie et la pratique individuelle, et avec pour environnement inspirant l’hermétisme alchimique, cette poésie pouvait se déployer dans une cer-taine indépendance, nécessaire à la beauté authentique :

« ...mon très cher ami Elie-Charles Flamand dont les évolutions au large » sont « toujours si har-monieuses (que je compare à celle du dauphin) »... [10]

           Une rupture interviendra par la suite sous forme de lettre collective lui reprochant un goût excessif pour l’ésotérisme, mais cette exclusion, il la prendra avec humour. Elle marque une prise de distance, ou un déplacement solitaire vers d’autres buts qui dépassent l’action collective. Entre 1952 et 1960, la personnalité d’André Breton, et diverses amitiés, dont celle de Toyen, ou d’Edouard Jaguer, entre autres,  auront affermi son propre parcours.
            Voici un être qui suit les étapes d’un chemin intérieur et sait les décrire dans une langue qui n’est pas celle d’un suiveur de la poétique surréaliste. Il a su rassembler les éléments autre-ment épars de son itinéraire mental, sans tomber pour autant dans une oeuvre intellectualiste. Elie-Charles Flamand, ce serait la quête métaphysique devenue sensible par la médiation du tra-vail poétique.
            Frappant à cet égard est le lexique employé pour décrire une attitude qui serait celle du poète, attitude particulière de celui qui subit une initiation : c’est un mélange de ferveur, de re-cueillement et de silence, comme dans l’attente d’un événement majeur. Ainsi, le poète doit ou-blier son propre être, faire le désert en lui, et déchiffrer le réel qui s’offre à lui. Le déplacement, quand bien même il prendrait appui sur des paysages et sur des expériences réelles, reste un dé-placement intérieur. Ce qui n’exclut pas la présence de nombreuses descriptions fortement ima-gées, d’une géographie et d’une météorologie particulières. Un paysage intérieur existe, et ce der-nier appelle une navigation périlleuse, comme l’orientation d’un être à l’intérieur du labyrinthe. Dans un entretien donné en 1993 [11] , l’auteur s’est lui-même expliqué sur les lieux intérieurs sollicités. Il distingue plusieurs niveaux dans la profondeur de la psyché : un inconscient inférieur, primitif et régressif, dit subconcient ; un inconscient supérieur, ou surconscient, qui abrite les énergies spirituelles, et la part du divin en l’homme. La voix spirituelle devra être captée par le poète. Cette sélection parmi les voix internes appellera naturellement une figuration sur le mode de la connaissance par les gouffres, suivie par une difficile ascension. Et c’est peut-être ce mode opératoire dans les profondeurs de l’esprit humain qui est figuré en poésie par un déplacement symbolique qui emprunte aussi à une tradition descriptive venue notamment du moyen âge.
           Ce déplacement ne va pas sans danger, mais il possède aussi ses paradoxes, comme celui d’échapper au temps. Le cycle temporel de la mort et de la renaissance, se développe, accompa-gné par une métamorphose de l’être.
            Dans ce mouvement dynamique, le poète n’est pas seul : le lecteur l’accompagne pas à pas. En effet, celui-ci, sans bien mesurer la nature de l’opération en jeu, perçoit intuitivement le déroulement d’une quête, et y participe activement, par ricochet. La transformation n’est pas for-cément spectaculaire. Simplement, la perception du réel semble devenir plus intense, plus fine aussi.
            Dans la quête de l’unité, la présence de l’unique peut se manifester de manière plus in-tense, ou bien c’est la réceptivité qui s’est accrue. Un lecteur familier du modus operandi alchimi-que pourra certainement repérer les allusions à une révélation inscrite dans un langage herméti-que.
           Différentes étapes du Grand Oeuvre peuvent trouver une correspondance dans les mou-vements du poème. Un certain nombre de symboles alchimiques apparaissent, notamment les qualités occultes des pierres. Mais dans l’ensemble, c’est le travail poétique de la matière des mots qui importe plus qu’une révélation cryptée. L’œuvre alchimique reste hypothétique quand l’œuvre poétique, la fameuse alchimie du verbe, manifeste très clairement sa présence. A la poésie revien-dra la fonction de transmettre une expérience d’ordre spirituel. Et c’est pourquoi l’œuvre poéti-que épouse la courbe d’une existence adonnée à un travail opiniâtre : comment faire coïncider la force spirituelle des mots et l’intensité d’une expérience intérieure ? Parmi les mots majestueux, les vocables grandioses que l’auteur convoque parfois, il faudra veiller à retenir ceux qui possè-dent un autre sens, précisément dans une dimension alchimique. Le rythme au pouvoir incanta-toire, la recherche de métaphores adéquates, entreront à leur tour dans l’opération poétique à laquelle l’auteur voue la majeure partie de sa vie.
           Nous voudrions à présent parcourir à grandes enjambées une partie de son oeuvre, qui est d’ordre poétique, afin de mieux percevoir comment se développe une sensibilité sismographique. C’est un parcours biographique autant que poétique que marque, comme autant d’étapes, chacun des recueils publiés.
            Le premier recueil,  A un Oiseau de houille perché sur la plus haute branche du feu, sera publié en 1957, chez Henneuse, éditeur lyonnais, en grand format de lama bleu, avec en ban-deaux des dessins noirs de Toyen. Ce titre, qui pourrait passer pour surréaliste, ne l’est que par accentuation poétique de la chouette noire décrite en 1652 dans le Trésor du vieillard des pyra-mides. L’ermite est « à flanc de souffrance », pris dans une expérience au noir pour accéder à l’or. Ces cinq poèmes brillent de tous leurs feux dans une imagination née de l’attention portée à la merveille naturelle, comme les inclusions rêvées dans l’agate d’un oiseau, ou comme « la rivière aux galets d’escarboucle ». Le jeune poète n’hésite pas à suggérer la réunion des contraires et la résolution dialectique du réel par une série d’images baroques qui associent  feu et glace, descente et montée, lumière et ombre, crépuscule et aube. Parallèlement, un itinéraire initiatique est décrit dans les termes merveilleux du conte de fées ou du roman de chevalerie : passerelle, palais ensa-blé, tour, château en flammes, grotte, jardin secret, coffre et clé. Le réel est transfiguré par l’association métaphorique d’éléments comme « bec de flamme », « armure de sel », « l’éblouissante goutte de nuit ». En somme, le jeune poète dédouble le réseau d’images baroques ou surréalistes en suivant une trame proprement initiatique. Quel plus beau recueil rêver pour entrer en poésie ?

            Un livre récemment édité vient compléter ce moment de son existence. Fait exceptionnel, c’est un récit daté du mois d’août 1958, à Saint-Cirq Lapopie. Sur les pas de la fille du soleil eut pour premier lecteur André Breton lui-même, et finalement, le récit attendra quarante-quatre années pour paraître au grand jour. Non sans quelque hésitation, l’auteur le donna à publier, peut-être en raison d’une profusion d’événements tels qu’on les voit parfois en rêve. En effet, le héros, René Sol, suit les péripéties d’un rêve prophétique, où une simple porte ouvre vers l’inconnu.  On y retrouve un trajet dans l’obscur, et l’alternance d’une voix intérieure avec une voix narrative plus objective en apparence rend compte des péripéties du voyage, descente à l’intérieur de la terre à la manière sublime des héros de E.P.Jacobs perçant l’énigme de l’Atlantide à partir d’une mine d’orichalque. Cette référence, qui pourrait sembler hors de propos, était, sans que je le sache, l’une de celles de l’auteur, admirateur d’un E.P. Jacobs curieux des énigmes de l’univers et tournant un esprit scientifique vers les hypothèses les plus audacieuses. Ce récit, qui abonde en trouvailles narratives, comme une clé révélée à l’intérieur d’un brasier, ou une pierre qui devient une « lampe perpétuelle », est tout entier centré sur la figure séduisante d’une fugitive, que le héros finit par rejoindre, au terme d’une ascension, comme s’il se brûlait au feu du soleil et dans l’ardeur de son propre amour. L’importance du thème de l’amour comme transmutation du corps et envoûtement de l’esprit, rendant l’être audacieux, et insouciant de sa propre sécurité, durent séduire le maître du surréalisme, tout comme la confiance accordée à la voix de l’inconscient. Dans ce récit fondé sur un rêve, la part belle est faite à une poésie visuelle, à un art visionnaire qui sera la marque de très nombreux poèmes.
           La dimension érotique de l’oeuvre de cet auteur n’est pas directement perceptible, puis-qu’il s’agit le plus souvent d’un amour sublimé, où le charnel  produit du spirituel. Cependant, la question de l’érotisme est bien au coeur de l’alchimie, dans sa symbolique des couleurs, passant par le rouge, dans les opérations même de combustion, ou de fermentation dans le coït philoso-phal. Elie-Charles Flamand a d’ailleurs publié une Erotique de l’Alchimie par la suite, qui associe gravures et portraits d’alchimistes dans leur relation à l’érotisme. [12] .
            Curieusement, l’auteur publiera peu jusqu’à la réédition de ce coup d’envoi sous un nou-veau titre, La Lune feuillée, contenant de nombreux autres poèmes, en 1968... Etonnant livre encore que celui-là, préfacé par André Pieyre de Mandiargues qui louangeait parallèlement la sim-ple franchise d’Alba de Cespèdes, laquelle publiait des poèmes du mois de mai qui chantaient la révolution des enfants de la bourgeoisie française. L’histoire semble comme au dehors, chute de neige derrière la vitre, tandis qu’Elie-Charles Flamand se dédiait à de longs travaux sur la peinture de la Renaissance. « Instants miroirs ardents de l’éveil »,  « Vivier des signes décisifs », « Pierre de vérité » s’ajoutent comme le résultat de ces dix années.
           La perspective d’une « internelle navigation » se précise, suivant une route qui conduirait au « nœud des mondes ». Le poète est un vigile, attentif au monde, « éternisant en nous le chant de la matière pensive » [13]
           Certains de ces vers sonnent familièrement comme des sentences, qui sont autant des mots d’encouragement adressés à soi-même, en chemin, que des injonctions qui conduisent le lecteur à entrer par empathie dans la perspective de l’auteur, qui est celle d’une transfiguration :

            « Changez votre âme contre celle de l’agate
            Alors vous pourrez goûter au pollen des étoiles
            Et dénouer les boucles du mandala » [14]

           Le lexique employé renvoie au monde de l’alchimie, ou de l’ésotérisme au sens plus large, mais recomposé suivant les lois de la poésie, transformé en métaphores comme « les chenets des arcanes », « le chas des grimoires », ou le « revif ». Ces poèmes donnent la preuve d’une étonnante plasticité des images, éluardiennes ou rappelant Edmond Jabès, comme « la nuit potable ». L’expression devient inventive et ailée pour suggérer une expérience hors du commun, avec néo-logismes singuliers comme « la chair s’illimite », ou bien « Je remontais vers l’anti-présence ». Le poète semble alors bien avoir appliqué sa méthode de connaissance par le subconscient, de lente émergence vers le spirituel, en s’arrachant « à la succion des fonds originels » [15] .
           Cette lune feuillée, cette lune talismanique est une des très belles pierres de son lapidaire. Il s’agit certainement d’un recueil plus « profane », jouant de claviers depuis abandonnés pour une quête plus resserrée sur elle-même. Ces poèmes s’imposent à tout lecteur sensible à une grâce hermétique parente des neiges, du miroir et de l’acier.
             Ce sont des « roses très austères » qui préfigurent un autre ensemble de poèmes parus en trois volumes d’un étonnant format carré aux Editions Le Point d’or (Michel Landier) entre 1982 et 1988. Entre-temps, dans la décennie soixante-dix, trois nouveaux recueils ont paru, qui nous renseignent amplement sur la vie intérieure de l’auteur, dans la poursuite de sa quête spirituelle.
             Attiser la rose cruciale, paru en 1982, et tiré à 350 exemplaires, sonne comme un recueil rosicrucien. La gravure en frontispice semble garder le seuil, comme l’ange porteur d’une épée. Le titre superbe vient détourner une référence ésotérique trop explicite et pourrait conduire à bien d’autres lectures. L’ouvrage semble décrire la lutte du solitaire impétrant contre les forces multi-pliées de l’univers, encore vaudrait-il mieux dire une étreinte, un corps à corps entre la volonté de nomination poétique et le silence, et une communauté de nature entre ferveur poétique et prière. Un « point d’or » est rejoint, celui « d’une parole prête à fructifier dès que le ciel pénétrera les pierres fastes » [16] . Jamais la vertu théologale d’espérance ne fait défaut, et celui qui cherche finit par voir : « Quelquefois j’ai vu ma nuit intérieure se parer d’une rayonnante déchirure » [17] . Une image se manifeste déjà, qui trouvera à s’exprimer plus largement dans un recueil, sous le titre Pacte avec la source [18] . En effet, apparaît ici « la source de mutation », soit une piscine probatique, ou le moyen de changer le mal en bien. Un « ressourcement » au sens fort peut enfin s’effectuer. Au fond, l’efficacité de la quête est fonction d’une qualité de ferveur, capable à elle seule  de saisir « le vivifiant secret du matin » [19] .
            Petit à petit, un thème émerge qui ira crescendo, celui de la « lumière sans ombre », soit une illumination, un « jour aurifère », ou bien encore des « lueurs habitables ». Surtout, la quête ésotérique prend une importance croissante et devient un thème majeur de nombreux poèmes, dans une langue de plus en plus codée : « éloignons-nous du noir cristal adombrant le temple inachevé, afin d’aller nous enfouir dans l’athanor d’une solitude baptismale » [20] . Ce recueil est précédé d’une essai sur la poésie hiérophanique intitulé  « La Quête du Verbe » qui pose les prin-cipes nécessaires pour un art poétique : la parole est enfouie au fond de nous. Il faudra donc de-venir le démiurge de sa propre parole poétique et trouver les images qui manifestent au mieux les archétypes et les signes sacrés.

            L’Attentive lumière est dans la crypte est un second recueil illustré par le sculpteur Gae-tano di Martino suivant des formes symboliques de grande puissance. C’est un recueil intermé-diaire qui parachève un mouvement d’amour et d’adoration : « l’amour affleure avec ses voix stel-laires... » [21]
           Les acteurs de ce théâtre intérieur grandissent en abstraction jusqu’à devenir pure lumière : « Je vois là s’affiner tempétueusement / Le devenir de la lumière/ Qui s’ouvre sur la blancheur du Vide » [22] .
            Transparences de l’Unique paraît enfin en 1988, illustré magnifiquement par le peintre-calligraphe Chu Teh-Chun,  et s’ouvre par « Héritant ces galets de clarté ». Ce dernier ouvrage témoigne d’une victoire sous forme de « renouveau », ou d’« embellie » : l’être entre en pleine possession de lui-même, à condition ici encore de passer par des épreuves dont le cadre matériel est minutieusement décrit, mais suivant non pas le réalisme descriptif, mais un détournement radical des propriétés de l’espace, des « arcs ironiques » à un « paysage minéral », « sous les méan-dres des intrigues stellaires » [23] ...
           Le ton devient parfois sentencieux, détournant parfois certains proverbes, dans une inven-tivité heureuse du langage : « Tant va la chance méconnue qu’elle finit par rejoindre la courbe unique » [24] . En dépit de la longueur du trajet, c’est la confiance et une tonalité heureuse qui dominent ce recueil, comme si la lumière trouvait enfin à s’accomplir.
Ces trois recueils, unis par une présentation similaire, semblent parcourir un arc qui va d’une la-boratieuse initiation visant à approfondir la dimension spirituelle de l’être jusqu’à une certitude visionnaire.

           Ce qui s’ouvre à la pierre du matin et L’immuable et l’envol paraissent à deux ans d’intervalle aux Editions du Soleil Natal. Ces deux recueils illustrés l’un par des emblèmes du XVIIe siècle, l’autre par des compositions d’Obéline, précèdent Les Chemins embellis et Au Vif de l’abîme cristallin, ce dernier ayant été publié par les éditions Tarabuste, en 1996. L’hypothèse serait que chaque recueil coïncide avec un trajet dont le support est matériel - ce sont de vrais escarpements, de vrais soleils - vers un espace rare et peu accessible, image transparente d’une transmutation. Une odyssée intérieure est relancée de poème en poème, en un précipité verbal nullement gratuit et jamais seulement esthétique. Le poème serait ici l’alchimie en acte et le ba-romètre de l’âme. Avec plus ou moins d’assurance, le poète peut annoncer le frémissement d’une délivrance. Mais nul ne peut affirmer si l’embellie sera durable, dans le dialogue de forces contrai-res. Et c’est ce dialogue, maintes fois relancé, qui se poursuit sous nos yeux, avec les recueils sui-vants, Les Temps fusionnent , qui associe oeuvres d’art et objets de tous les temps, par une trans-figuration poétique, Pacte avec la source, Vers l’or de nuit, et le tout dernier, Distance incitative, qui associe poèmes et photographies par Obéline des grèves de Varengeville, sur la Manche [25] .

           Inlassablement, Elie-Charles Flamand extrait, d’un livre à l’autre, la ferveur d’un soleil noir.

© la revue et l’auteur.

[1] Les Méandres du sens - Retour en Forez, retour sur moi-même, Editions Dervy, 2004, p. 29. Cet ouvrage est capital pour la mise en perspective d’une existence passionnée suivant divers moments de création et de réflexion. L’ouvrage est si divers et si surprenant que les libraires ne savent pas dans quel rayon le placer, et c’est là toute sa force !

[2] La Lune feuillée, préface d’André Pieyre de Mandiargues, Pierre Belfond, 1968, p. 43. Ou-vrage épuisé.

[3]   Elie-Charles Flamand, La Tour Saint-Jacques, Editions La Table d’Emeraude, Paris, 1991. Les oeuvres de Nicolas Flamel ont été préfacées par ce même auteur aux Editions du Courrier du Livre, en 1989.

[4] L’Immuable et l’Envol, Editions du Soleil Natal, 1993.

[5] Les Méandres du sens, op. cit. , p. 85 et sq.

[6] Dans le registre de l’essai, l’auteur a publié une belle étude sur les minéraux : Les pierres magi-ques, Le Courrier du livre, 1981.

[7] Les Méandres du sens, op. cit. , p. 113.

[8] La Tour Saint-Jacques, op. cit. , p. 24.

[9]   Yves-Alain Favre, Alchimie et poésie dans l’oeuvre d’Elie-Charles Flamand,  Deuxième col-loque du Centre de recherche sur le merveilleux et l’irréel en littérature, Université de Caen, début septembre 1989.

[10] André Breton , en 1957. Le mot est souligné par André Breton.

[11] Entretien réalisé par André Lagrange, été 1993, Jointure n°34.

[12] Erotique de l’alchimie, Le Courrier du Livre, 1989. Avec une préface d’Eugène Canseliet.

[13] « Sur une statue oscillante de Takis », La Lune feuillée, op. cit. , p. 43.

[14] «  Itinéraire du peintre », idem, p. 45.

[15]   « Cérémonial de l’abandon aux métamorphoses », idem, p. 81.

[16] Attiser la rose cruciale, « Prendre appui »,  Le point d’or, 1982, p.33.

[17] idem, p. 35.

[18] Pacte avec la source, La Lucarne ovale, 2000.

[19] idem, p. 53.

[20] « Dépouillement », idem, p. 66. Il s’agit d’un poème en prose.

[21] L’Attentive lumière est dans la crypte, Le Point d’or, 1984, p. 17.

[22] idem, p. 38.

[23] Transparences de l’Unique, «Rétrospectif », Le Point d’or, 1988,  p. 23.

[24] Idem, « Secours de l’envers », op. cit. , p. 28.

[25] Tous ces recueils sont parus aux éditions de la Lucarne ovale (21, La plaine du Jarrier, 77720, Saint-Ouen-en-Brie) entre 1998 et 2005.